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Un an à Dakar

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12 septembre 2014

Salamalékoum Dakar !

 

Nan nga def ? Man gui fi, man gui ci jaam...

Comment ça va ? Je vais bien, je suis en paix...

A deux, dans le flot de cette multitude d'êtres, 3 millions à se croiser. Ici, bien plus qu'à Paris, Rome ou Londres, la vie quotidienne s'exprime, elle est visible, les gens sont là.
Ils nous saluent, nous souhaitent la paix, à base de salam, de jamm. Ils nous souhaitent la santé et la réussite.

Même si nous sommes toubab, blanche ou métisse de France, même si un jour nous parlons couramment wolof, et que notre « toubabité » ne se diluera pas : nous sommes les bienvenues, la « teranga », l'accueil sénégalais est de mise. Rares sont ceux qui nourrissent la haine de l'occidental.

On essaie de nous parler français, même ceux qui n'ont pas fait les bancs, l'école ; on nous dit de parler wolof, on nous demande si le Sénégal c'est « nekh » (bon) ? S'il est meilleur que la France ? On me demande si je suis mariée, si je sais cuisiner le Thiep bou djenn, si je connais le « thiouraye »(l'encens africain), et les « bine bine » (les colliers de perles portés à la taille) ; on me demande aussi de réserver la main d'Adja. On me demande si j'ai duré ici, et qui m'a appris le wolof. Et souvent on ne comprend pas instantanément la configuration : j'ai vécu ici deux ans, il y a 10 ans, je suis divorcée d'un sénégalais, et aujourd'hui je suis avec un français, je suis seule ici avec ma fille dans mon ex-belle-famille et je veux monter un projet de création de sacs, contre le plastique, et travailler ici, pour l'environnement, l'art, la culture... Cela surprend et les divorces questionnent.

Notre vie quotidienne s'ancre pour quelques temps, dans la grande maison familiale, au rythme des enfants, des employés de maison (femmes et hommes de ménage, gardien, lingère), de ceux qui travaillent dans les boutiques au marché HLM 5 ou à Dieppeul, du bébé, des jeux des enfants, des tatas et tontons, de la grand-mère.

Au rythme de la chaleur, étouffante, des coups de vent ensablant et des éclairs annonçant les pluies, qui formeront le lendemain d'immenses flaques.

Au rythme des coupures d'électricité. Parfois difficiles à supporter, pour ma fille, mais aussi pour toute la famille. Coupure à l'heure tardive du dîner, on le repousse encore. Pas de ventilateur pour chasser les moustiques, nous rafraîchir et s'endormir. La chambre est un four comme dit la grand-mère.

Notre vie quotidienne au cœur de celle d'une capitale africaine qui s'active.

Au Sénégal, la vie se voit, se répand.

Voir les gens prier, faire leurs ablutions, balayer avec les balais en jonc le sable devant les maisons, laver et bien faire mousser, cuisiner sur des braseros ou des bonbonnes de gaz, manger sur le bord de la chaussée assis sur les bancs de bois des petits « Tangana» (c'est chaud) des plats à pas chers. On voit surtout ces hommes et ces femmes travailler, produire, fabriquer, vendre. Filer des bobines, coudre des milliards de mètres de tissus chaque année, broder, s'entraîner, soulever des altères, réparer des moteurs, des pneus, vulcaniser, teindre des tissus, cuire des beignets, des sachets d'eau, laver des voitures...

Comme me disait Adja l'autre jour, observant les rues « ils sont si nombreux à travailler, le Sénégal devrait être très riche » (…)

On les voit aussi perdre leur temps à attendre dans les transports et dans des services sans moyens et désorganisés, parfois l'efficacité n'est pas là, on attend trop d'initiatives, d'autonomie.

On les voit à l’œuvre tous ces Dakarois, ces Dakaroises, parfois avec un bébé sur le dos, un enfant dans les pattes. Travailler avec presque rien.

Parfois jeunes, bien trop jeunes, parfois vieux, bien trop vieux.

Ils sont des millions ici à bosser de l'aube à la lune, des prières Fajr à Isha, dans les bureaux, sur les trottoirs, installant et désinstallant leurs échoppes.

Cousant, brodant jour et nuit surtout avant les fêtes. Les marchés ne sont fermés que le dimanche, des milliers de petites boutiques, épiceries et grands magasins sont ouverts tous les jours, sans compter ceux qui ferment chaque soir à minuit ou ne ferment quasi jamais.

« Dakar ne dort pas », comme le dit l'émission du même nom sur les nuits dakaroises. Oui, certains après le déjeuner, sous une chaleur accablante, somnolent un peu, comme nous rêvons tous de le faire pour bien finir nos journées.

Dakar vit la nuit, ses boites, ses bars, ses restos ne désemplissent pas, les tenues sont sexy, chics et clinquantes. Dakar à deux vitesses, celle de la masse qui ne gagne que 2000 cfa par jour (3 euros), et celle de ceux qui encaissent des millions chaque mois.

Et Dakar coûte cher, l'alimentaire, les transports, les loyers, tous les prix ont augmentés abusivement.

Dakar est jeune. Les enfants, les bébés sont partout, les jeunes adultes font les rues, les anciens siègent devant les maisons, les ministères, en grands boubous brodés ; ils font autorité et quelques-uns mendient.

 

Le Dakar qui fait mal.

Ici, pas de sécu, pas de chômage, de Rsa, d'AAH, de centre d'accueil, de 115 ; si t'as un handicap et aucune famille pour t'héberger, te soigner, te nourrir, tu tends la main et dors dehors. Les trottoirs des lépreux, ceux aux séquelles de la polio, les albinos, les non-voyants dont un des petits enfants fait les yeux, les mamans de jumeaux, de triplés, les fous parfois à demi nus. Ils tapotent aux carreaux des voitures, habitent ou arpentent les rues.
La protection de l'enfance fait ce qu'elle peut, elle fait un petit peu, avec l'aide d'Ong, de bénévoles.


Nous sommes choqués par les enfants mendiants, les petits des rues, les enfants Talibés.

Avec nos yeux d'occidentaux, gênés, honteux, révoltés, incompréhensibles dérives religieuses, histoire d'amour et de chantage entre religieux et politiciens. La population paraît parfois révoltée, plutôt résignée, se sentant impuissante, et les enfants victimes, maltraités, sans droits, esclaves et à l'avenir si incertain.

A l'origine, tous les petits musulmans sont talibés quand ils apprennent le coran. Ceux qui souffrent aujourd'hui, sous nos yeux complices, ont été abandonnés, sont orphelins ou ont été confiés à un sérigne mal intentionné, par des parents pauvres venant souvent de régions ou de pays lointains. Ils arpentent les rues des villes sénégalaises en mendiant argent et nourriture contre une prière. Leur faire des offrandes assurent la réussite, la santé, la chance. Et les serignes s'enrichissent et sont de mèche avec tous les gouvernements. S'ils ne ramènent pas assez, ces enfants sont réprimandés, frappés. Ils dorment entassés, ils sont sales, mal ou pas soignés, mal habillés et mal chaussés. Assise chez « mon » couturier, j'en voyais deux se battre l'autre matin, un homme qui passait les a séparés, ce n'était pas pour un jouet. L'un a redonné les tik-tik (sandales en plastique) qu'il avait aux pieds à l'autre pieds-nus.

Comment accepter cela, le supporter ? A quand un vrai changement ? J'aime ce peuple mais là je ne comprends pas.

Comme disait si joliment Tracy, une slameuse de la scène dakaroise au Centre culturel français, à défaut de mieux, ne les rejetons pas, colorons leur vie.

Pas encore de système de santé et d'aide sociale efficace ; pourtant les gens ne meurent pas de faim à Dakar car, heureusement la zakat, l'aumône obligatoire pour tout bon musulman, permet aux pauvres de survivre et de toujours trouver quelques pièces ou une fin de thiep à manger. Pour se soigner, s'habiller, dormir en paix, ce sont d'autres problèmes.

 

Et depuis une semaine, Ebola est là ! Les journaux locaux et internationaux en parlent et sur le net, les articles défilent. L'OMS s'enflamme, accuse les gouvernements occidentaux, entre autres, qui s'agitent sans pour autant financer. Les spots de prévention tournent en boucle sur les télés locales et les articles sur les réseaux sociaux. Nous ne pouvons nous empêcher de pester contre cet étudiant guinéen qui s'est rendu à un enterrement dans son pays, bien conscient que des membres de sa famille étaient atteints, qui revient à Dakar et commence par dissimuler les faits.

La faute au manque d'éducation, de conscience des conséquences. C'est bien cela le plus inquiétant, outre le manque de moyens pour prendre en charge les malades et organiser la prévention. Pour le moment, un cas seulement mis en quarantaine.

Les Dakarois s'inquiètent quelque peu sans céder à la panique et le tournent parfois en dérision, lançant des « Ebola » pour éviter de se serrer la main ou quand ils se lavent les mains. D'habitude, ils le faisaient avec les épidémies de conjonctivite en scandant des « Appollo » comme si l'infection aller attaquer l’œil comme un satellite.

Le Sénégal a fermé ses frontières. Mais cela pose question : en effet, comment soigner et acheminer l'aide quand on sait que tout transite par Dakar dans les sous-régions et comment contrôler des milliers de km sans moyens. Alors les gens prient, et certains n'ont pas attendu pour sortir les nouveaux gris-gris (au pluriel soit gris-gris soir grigris) contre Ebola, et si cela protège pourquoi pas ?

Depuis, l'étudiant est guéri, attendons quelques semaines pour être sûr qu'aucun de ses proches ne développe la maladie. Et le Sénégal a ouvert un corridor humanitaire.

 

 

Presque trois semaines, notre quotidien dans le décor dakarois.

En immersion dans ces rues animées, de temps en temps, à la plage ou à la piscine pour nous rafraîchir. Quel bonheur ! Et là encore, l'ambiance n'est pas la même qu'en Europe.

La vie des plages. Pour 1000 cfa, 1,50 e, on peut profiter d'une plage privée, pour 1000 de plus avec un matelas et un parasol, les week-ends, les familles et les groupes de jeunes les envahissent, amenant des plats, de quoi faire l'attaya : le thé noir sénégalais, de la musique ; ils y passent la journée. J'y ai même vu un petit couple se tatouer ! Le jeune gars tatouant à sa belle une étoile dans la nuque...

Les immenses plages publiques de l'Atlantique, comme celles de Diamalaye, de Camberène, du sable à perte de vue, les baigneurs sont rarissimes, la mer est déchaînée, mais le sable est un lieu de vie, de rencontres, de sports, de petites vendeuses de beignets, de percussionnistes.

D'autres plages sont enserrées dans les rochers, comme Anse Bernard sur le plateau.

Dans l'eau, il y a du monde. La majorité ne sait pas très bien nager. A Monaco plage, un dimanche, une bataille d'eau géante est organisée, tous en cercle, le signal est donné pour les éclaboussures, les cris, les rires sont plus forts que les roulis de la mer. Les combats de lutte sont organisés, les joueurs de foot se font des passes au bord de l'eau.

Sur les plages privées et sur les kilomètres de plage qui font la presqu'île de la ville, des centaines d'hommes et quelques femmes s'entraînent, spectacle saisissant.

Il sont des milliers, chaque jour, dés la fin d'après-midi sur le sable : pompes, abdos, courses, foot, lutte, exercices en groupes ou seuls. Une danse de mouvement, aux couleurs des maillots sur les peaux chocolat, café noir ou au lait, des corps en action au bord de l'eau, dans les embruns, qui s'efforcent, transpirent.

Aux HLM, mon ancien quartier, sur 2 km au moins, le long du mur de l'autoroute, presque entièrement graffé lors du festival de graff Festigraff, c'est un vrai parcours sportif : altères, appareil de muscu et à la tombée de la nuit, ils s'agitent en collectif. De l'autre côté de la rue, les terrains de foot sont pris d'assaut, chaque soir et tous les week-ends.

 

Parfois, nous allons à l'Institut français pour boire un verre au calme sous le grand fromager, pour aller la bibliothèque ou à un spectacle. J'y ai passé une superbe soirée, « Vendredi slam », accueillie par les slamalékoum des poètes contemporains de la place, transportée par la beauté, l'ironie, les plaidoyers, l'humour, la force de leurs textes accompagnés par de très bons musiciens. J'irai les écouter encore, et les interviewer d'ici peu.

 

Pour changer du riz, on dépense de temps en temps nos cfa, dans les restos et les fast food locaux où l'on propose pizza, chawarma (sandwich à la viande de mouton), norvégienne (au saucisses hot-dog de bœuf), hamburger maison recette sénégalaise originale (œufs, steak haché, frites, sauce aux oignons genre yassa, crudités...).

Nous visitons nos amis connus ici ou à Caen, Sénégalais de retour au pays ou français expatriés depuis des années.

Depuis notre arrivée, nous avons déjà partagé beaucoup de beaux moments, maman et enfant, on apprend, on avance doucement, comme dans la circulation de cette capitale tentaculaire, on trépigne pour avancer, on a peur de s'insérer, on regarde le paysage, en étant charmée, amusée parfois un peu flippée ; on hésite, on recule, on doit faire notre place.

Aller vivre ailleurs avec son enfant, y bosser, monter des projets, une forme d'aventure. On sait à l'avance que tout ne sera pas facile mais que cela sera riche et en effet, ça l'est.

Seule avec un enfant, ce n'est pas partir à l'aventure, sac au dos, squatter des canapés, aller là où le vent nous porte, au gré des rencontres, des envies, sans trop se soucier de demain.

Là, j'ai ma fille avec moi, et je n'ai plus 20 ans. J'ai envie de tester des projets professionnels et que ce séjour nous enrichisse.

J'ai décidé qu'Adja devait poursuivre sa scolarité sur le programme français pour ne pas être ennuyée à notre retour. J'ai aussi choisi que nous vivrions au moins les premiers temps en famille, pour qu'elle découvre cette vie différente et qu'elle rencontre vraiment chacun de ses membres. Et puis, parce que c'est bien agréable d'avoir une ex-belle-famille qui nous accueille aussi bien. Après nous verrons, en fonction des finances et de l'avancée des projets. Nous avons notre chambre, nous partageons les repas dans le grand plat, celui des adultes ou celui des petits quand ils sont nombreux. Nous découvrons les règles de vie, de pouvoir, de droits d'aînesse, de respect, d'autorité, les caractères de chacun, mais la langue reste un obstacle. Je comprends et je peux m'exprimer suffisamment sans pour autant saisir la subtilité des discussions, Adja ne connaît pour le moment que quelques mots, et ce n'est pas toujours facile.

 Adja vient de rentrer en CM1. Au même âge je déménageais aussi : de 17 km seulement... de la campagne à la ville, mais ce fut un petit choc. De l'école en bottes en caoutchouc aux groupuscules de fillettes en Chipie et Jacadie du centre ville bobo chic. D'une vieille et vaste maison au jardin que l'on nommait champ, où, à la sortie de l'école, nous nous ruions chez les paysans polonais du village, avec la forêt à explorer ; nous avons découvert un quartier résidentiel d'Hérouville et le centre ville de Caen, les douves du château de Guillaume le Conquérant ou les allées des quartiers devinrent nos nouveaux terrains de jeux, mais nos racines sont toujours bien plantées dans cette maison à Mutrecy.

Etrange reproduction des situations, Adja vit un choc bien plus fort, comme elle disait il y a peu, « maman, elle a fait fort » :« je ne change pas que d'école, mais de pays et même de continent ! »

Nouvelle culture, nouveau climat, nouveaux codes, nouvelle alimentation, une autre langue, une religion et ses croyances, nouvelle école, nouvelles conditions de vie moins confortables mais plus entourée, au cœur d'une cousinade fraternelle...

Adja est affectée dans une des écoles de Dakar homologuée « programme français » dépendant de l'AEFE : Ste Marie de Hann ou les Maristes, une immense école, de la maternelle aux études supérieures, 123 classes dans lesquelles plus de 4000 élèves de dizaines de nationalités s'y côtoient. A la différence du lycée français Jean Mermoz où j'ai travaillé il y a 11 ans, cette école accueille quelques classes sur le programme français mais elle est avant tout une école au programme sénégalais et cette mixité me plaît.

L'école des Maristes, ses murs soleil jaune-ocre, aux innombrables peintures, des tableaux et œuvres d'art, des salles aux noms de grands Hommes et de poètes, des devises, des proverbes et messages de paix et de respect nous accueillent. La case Bob Marley, le monument pour Nelson Mandela, les visages peints de ceux qui ont « marqué le XXème siècle » de Jacques Tati, Gandhi, Jimmy Hendrix... les étoiles et les noms de poètes.

Des pélicans, des poules, des jolis petits chats en liberté, et même un singe. Sous le vert de ses arbres, nous découvrons l'école avant la rentrée. Il y a des jeux tels que je les ai connus, des grandes structures métalliques. La liberté de jouer et de grimper, ici on n'a pas encore tout aseptisé et entravé face à toute probabilité éventuelle de risque possible...Adja et sa cousine s'y précipitent d'emblée.

C'est une école catholique avec son église toute ronde sur la rue, une école privée pour les enfants privilégiés de la ville de toutes religions, une atmosphère de paix s'en dégage aujourd'hui. J'imagine Adja assise à ces tables en bois et jouant avec ses futures amies. Je suis passée tant de fois devant cette école quand la grand-mère d'Adja faisait construire sa maison dans le quartier.

Mardi 9 septembre 2014, Adja y a fait sa rentrée. Ravie, elle vous racontera.

Aller à l'école française en Afrique quand on n'a pas le compte en banque d'un Pdg ou pas même de travail d'ailleurs, cela veut dire renouer... déjà, avec la France et sa passion pour la paperasse.

La France hors la France, c'est pire encore. Pour la demande de bourse, ce fut un parcours du combattant, une liste sans fin de pièces, de justificatifs.

Un certificat de nationalité que le tribunal en France ne délivre qu'une fois et pour lequel il faut toute une liste de documents et que j'ai bien failli ne pas avoir avec les vacances des fonctionnaires.

Un certificat de domicile pour lequel il faut d'abord obtenir un certificat de résidence délivré par le chef de quartier avec une facture qu'il faut trouver, un vieil imam tout vêtu de blanc à l'écriture ancestrale de pleins et de déliés qui me demanda si je priais bien. Avec ce document, il faut aller au moins deux fois à la mairie de quartier pour obtenir le certificat de domicile délivré par des secrétaires débonnaires et riant, dans un secrétariat carrelé bleu et blanc qui, à mes yeux de blanche, avait des airs de poissonnerie.

Les factures d'eau et d'électricité des trois mois : impossible à retrouver. Un plan du quartier, pour qu'il trouve la maison en cas de contrôle. Vu la configuration du quartier, cela ne fut pas évident, heureusement deux hommes du cybercafé m'ont aidé, vive Googlemap.

Et toutes les pièces imaginables habituelles, le dossier aux 100 questions, et attestations sur l'honneur... Il y a tant de fraudes que le système est devenu on ne peut plus méfiant.

La réponse dans 3 mois. Les frais de scolarité, c'est 150 € par mois, sans la cantine, ni le transport.

Pour les 3 premières semaines, Adja a école de 8 h à midi, reprise en douceur, car il n'y a pas encore de restauration scolaire. Elle prend le rythme.

Je passe du temps avec ma fille et je travaille sur mes projets, notamment, Sounousac de créations de sacs.

J'ai assisté avec Adja au tournage du futur clip d'Atoutou "Takal", rencontré en mai avec un ami caennodakarois chanteur slameur et un autre ami ingénieur du son habitué du pays, qui est revenu aussi à Dakar pour divers projets, dont celui-ci de filmer ce clip. Je me suis entraîné en réalisant quelques vidéos pour le making off du clip et des photos. Adja a tourné dans une scène collective, chantant avec les enfants du quartier, et une scène en duo. Elle aime l'ambiance des tournages et m'emprunte mon appareil pour faire des photos. Je projette de travailler comme chargée de diffusion avec l'équipe de ce chanteur.

Je poursuis l'écriture de ce blog et envisage de réaliser des interviewes et vidéos d'artistes et de citoyens sénégalais.

J'ai d'autres pistes toutes fraîches de travail sur des projets environnementaux et culturels, mais pour le moment rien de sûr... et de préparer le projet interculturel associatif d'Assoinnovaction....

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29 août 2014

1ère semaine à la maison de Mame

Je suis allée à la mer 3 fois, c'était trop bien. L'eau est bonne.

Il y a des gens qui vendent du Maade sur la plage, ça ressemble à une mangue dure et biscornue, à l'intérieur, il y a des noyaux et un jus acide. On le prépare avec du sucre et du sel et du piment. J'adore ça.

J'aime aussi le Bouye, le jus de Bissap, les mangues, le Tchacri c'est du lait caillé sucré avec du mil.

On mange beaucoup de riz et de poissons.

On mange tous ensemble dans un très grand plat, sauf ma grand-mère parce qu'elle est aveugle.

 

En ce moment il fait très chaud. Il pleut parfois.

On est obligé de dormir avec un ventilateur sinon on a trop chaud.

On se lave avec de l'eau froide dans une bassine pour se rafraichir.

 

On joue souvent au foot sur la terrasse, le toit. On joue à des jeux sénégalais, comme Kirikou, avec une chanson, c'est comme « le facteur n'est pas passé ». On a fait de la couture avec ma cousine Amina, on coud des habits. On joue sur nos tablettes et nos DS. On regarde la télé un petit peu, des émissions sénégalaises, mais je comprends rien. Je lie des livres, je dessine. On fait des bracelets, en perles, en élastiques, en fils.

 

Il y a 3 épiceries à côté de la maison. J'y vais des fois pour acheter à manger ou des cartes de crédit de téléphone, le pain, des chips. La maison est très grande, il y a 12 chambres. En ce moment on est 26 dans la maison. Mais, ils sont 8 au 2 ème étage, ils mangent ensemble. On est 6 enfants, et un bébé. Il y a 5 femmes de maisons, des bonnes qui restent là tous les jours, et d'autres qui viennent rarement pour laver et repasser le linge. Il y a un gardien de nuit et un homme de ménage le matin.

Ils ont des magasins pour vendre des tissus au marché HLM 5.

Au final, ça fait beaucoup de personne.

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26 août 2014

Dakar street en Dem Dikk - Bus

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litt Dem Dik : Aller Retour. Le nom donné aux gros bus bleus de la ville.

Samedi 23 Août 2014. Aujourd'hui, j'avais le temps, j'ai pensé à mes économies et j'avais envie d'être avec les millions de Dakarois, de voir la ville à son rythme. J'ai pris le « Dem Dikk », au marché Castor, après avoir marché des Maristes (mon quartier «enclavé» comme on le décrit ici), et été prise en taxi- stop par deux jolies étudiantes en médecine rencontrées sur le chemin.

J'aurai pu prendre un carapide, ce petit camion multicolore emblématique du Sénégal, où une quinzaine de personnes peuvent s'entasser, dont les fenêtres, découpées dans la tôle sont recouvertes de bâches quand il pleut. La décoration des carapides n'est pas laissée au hasard, un lieu et des peintres sont dédiés à cet art et le propriétaire choisit uniquement les textes des peintures. Elles varient entre Dieu merci, en wolof, Alhamdoulillah, Merci et gloire au nom des serignes mourides (chefs religieux d'une confrérie musulmane sénégalaise), Dieu est grand, Talibé Cheikh, Bakh yaye (bonne mère)...

Prières protectrices bien ancrées en tous et pour les conducteurs rebelles, tout est volonté de Dieu, donc on peut foncer ! A l'image des carapides, nous serons immortels, pollueurs certes, mais toujours réparables, voire au paradis, Inchallah !

J'aurai aussi pu prendre le Diagndiagne, les camions blancs, bien moins décorés et un peu plus grands. Ces cars ont tous un jeune « apprenti », suspendu à leurs portes arrières, qui vole presque au gré des battements des portes, il saute et monte et descend et court à chaque arrêt en criant à répétition la destination. Il encaisse et tapote sur la porte pour faire signe au chauffeur de démarrer ou s'arrêter : les sons du carapide et de son moteur toussotant.

 

J'ai attendu un de ces gros bus bleu, sous un abri bus aux couleurs bleue et jaune bardé d'affichettes déchirées de concerts et de publicités. Oui, je me suis abritée, car enfin il pleut !

Juste derrière l'abri bus, un homme taille des noix de coco ; à côté, une jeune femme essuie son petit étal de sachets de cacahuètes, sucrées, salées, de noix de cajou, de cola, et de petits cailloux gris que mangent les femmes.

Avec moi, debout, assis, des jeunes, des plus ou moins jeunes, un rasta fou de la rue aux ongles de griffes. Des fillettes mendiantes courent aux fenêtres des bus pour une petite pièce. Je venais de les croiser, d'habitude sur le rond point, elles étaient agglutinées avec les mamans, d'autres enfants, des handicapés le long d'un bâtiment pour se protéger de la pluie.

Un papa en boubou ocre, m'a entendu demander à une dame quel bus prendre. Il m'interpelle pour que je prenne tel bus, où « Palais » s'affiche en led rouge, je sais que c'est le palais présidentiel, après le marché Sandaga, je me faufile dans le bus.

Le vendeur de ticket est enfermé dans une cage grillagée, je paie 150 cfa le pass. Il m'en coûterait 2500 en taxi.

 

Comme si prendre le bus pouvait me faire endosser quelques instants la vie de ceux qui triment chaque jour dans les transports de la capitale. Comme si, moi, je n'avais pas les moyens de prendre le taxi. Comme si c'était beau le spectacle d'une ville désorganisée, embouteillée, polluée, couverte de détritus, où l'on croise ceux qui bossent presque en esclave, qui réparent, tentent de vendre sans fin. Comme si je pouvais ressentir leurs conditions de vie. Comme si, moi je n'avais pas le choix, comme si je ne pouvais pas vivre ailleurs dans le calme, le luxe, l'organisation. Comme si les blancs devaient forcément prendre le taxi. A en croire les taximen, oui, pas un ne me croise sans me klaxonner.

 

Pourtant je me rassure et me dis j'ai ma place ici, dépenser 5000 cfa, soit 8 euros pour aller et revenir de la ville, c'est hors de prix, mais oui le taxi, c'est plus sûr, plus rapide, et on est bien assis. Alors quand j'aurai le temps, je prendrai le bus, comme lors de mon arrivée en 2001, quand je vivais à Sicap Baobab, et que je m'extasiais devant les paysages de la corniche.

Je me dis aussi, qu'on me regarde un peu, mais pas tant que cela. Et que j'aime vivre ici.

Oui, quand j'aurai le temps je prendrai le bus, car pour le prendre, il faut en avoir ou partir plus tôt, beaucoup plus tôt. Comme ceux qui se lèvent à 5 h chaque jour et viennent des lointaines banlieues, de Pikine, de Guédiawaye, de Yembeul, pour gagner quelques cfa et qui rentrent chez eux à 22.

 

Une heure et quart, à regarder le paysage, les scènes défiler et interpeller tous mes sens, mes pensées, comme tous ceux assis à mes côtés.

Car en 2014, dans ce bus, aucun n'est rivé sur son smartphone, les gens se regardent, se parlent, observent la rue, la circulation, bercés par la radio du bus et son mbalax ; Youssou N'dour, Omar Pene, Viviane nous accompagnent.

Dans les bus, pas de smartphone mais dans les taxis, les voitures, les villas oui ; chacun a le sien, et tchat - Facebook - Viber non stop, ça je le sais.

 

Dakar, sa circulation, son urbanité, terrible et tellement vivante, me happe, me laisse pleine d'interrogations sur la vie qui se déroule ici. On a tous vu des reportages sur les capitales africaines, on a lu des articles, des romans, je ne sais pas si décrire ce spectacle a un intérêt.

Alors, juste pour me souvenir de Dakar en 2014, pour que la suite de notre histoire ait un décor.

Il y a 13 ans, il y avait bien moins de 4x4, quelques voies rapides et peu de ronds-points, pas d'échangeur, ni de tunnel, pas d'autoroute pour la petite côte. Certaines routes ont été créées, réparées, Obama est venu.

Dakar, ses rues, comment les décrire... des dizaines de pages ne pourraient en venir à bout.

 

Un enchevêtrement, un flot de voitures, de 4x4 rutilants, de vieilles bagnoles rafistolées, de nuages de fumée, de taxi jaunes et noirs pas vraiment new-yorkais, de charrettes tirées par un cheval ou un âne, de camions petits et gros, avec ou sans chargement, plus ou moins débordant et bien arrimé. Mais aussi des moutons, des zébus, des biquettes, un petit chat tigré tout maigre qui s'enfuie, des chauffeurs de scooter qui tentent d'éviter de se faire éclabousser, des hommes à vélo. Et Gloria, pour sa promo, a mis sur des vélos elliptiques à deux roues des distributeurs d'échantillons. Des piétons qui attendent, qui s'insèrent dans ce flot. Des passagers qui montent et descendent des bus.

Chacun tente de garder sa place, de se la faire, jouant des coudes, des pare-chocs, et beaucoup du klaxon.

Des vendeurs ambulants sur la chaussée - mais un peu moins qu'il y a quelques années - des vendeurs de filets pour se laver, de « moussoirs », certains portant des panneaux de bois où leurs marchandises sont ficelées, d'autres avec 5 matelas pliés sur la tête, des vendeurs de recharges téléphoniques : Tigo ou Orange, d'habits pour enfants, de chaussures.

Des jeunes filles, sûrement des petites bonnes, avec des grands bols de thiep ou des seaux sur la tête, en pagnes et tee-shirts abîmés.

Des enfants. Beaucoup d'enfants, une fratrie de quatre filles avec leurs petits voiles colorés.

Des jeunes filles, des disquettes, en slim ou jupettes.

Des écoles coraniques, des dizaines d'enfants, étudiant tablettes en bois à la main, assis sur le trottoir. Plus tard, je les vois, qui en sortent, courant, criant et riant.

Une allée pavée, ornée de grands arbres et des dizaines de petits, peut être un centre de vacances, qui jouent et se poursuivent.

Des trottoirs défoncés, des pierres soulevées, des plaques d'égouts envolées.

Des maisons, des immeubles, des maisonnettes en bois ou en tôle où se vendent du bois, des baignoires, des frigos, du charbon, où on lave les autos, on répare et on fabrique.

Des affiches interdit d'uriner.

Des mots sur les murs de ciment, des noms de politiciens, des graff, et un vendeur de décorations murales en stuc qui les a collées là, mais qui n'est pas là.

Des panneaux « interdit de déposer de ordures » plantés dans des décharges.

Et sans prévenir, les innombrables terrains de foot improvisés, sur les ronds-points, les « jardins » : les espaces publics, et les vrais terrains avec but, où se jouent des matchs endiablés. Sur le sable mouillé presque rouge en ce moment, les maillots orange fluo s'agitent, les pieds nus bravent les déchets, des jambes d'hommes qui accélèrent, qui glissent, des joueurs qui s'agrippent et reprennent leur souffle, des cris, des négociations.

Dans ce tumulte, parfois sale et gris comme aujourd'hui avec la pluie, des femmes superbes, des reines, en boubou rose fuchsia, rouge sang, jaune poussin, avec leur bébé attaché dans des pagnes brodés sur leur dos, à la démarche assurée, ce port et cette classe africaine inégalables.

Des hommes qui le leur rendent bien, en costume, en version saï saï, hip-hop, ou Baye fall, en jeans noirs de graisse de voiture ou couverts de peinture, en boubou bleu turquoise, au téléphone, les yeux au loin ou dans les miens.

Homme ou femme, pour se protéger de la pluie, certains ont attaché un sachet plastique sur leur chevelure, leurs locks ou leurs tissages élaborés, ou ont juste posé une petite serviette sur leur tête, mais cela n'entache pas leur fière allure. Comme celui, en caleçon de bain hawaïyi bleu et blanc, perché sur le toit d'une maison où jonchait des pneus, des objets cassés ; qui observait de haut, la rue, debout, bras croisés.

Des immeubles flambant neufs aux parois de verre, des grands magasins, des villas d'Ong, des mosquées, des églises, des bâtiments en ruine et en construction.

Des travailleurs du bâtiment, par 5 à chaque niveau, du rdc jusqu'au dernier, qui montent à la pelle un tas de sable, comme une danse, un ballet.

J'ai vu tout cela et bien plus...

 

Et quand on descend du bus...

A Sandaga, le marché, ses rabatteurs à l'affût des toubabs, ses dédales, les millions de made in China, made in Turkey, transit à Dubay...

Mais quand l'on entre dans les quartiers, que l'on quitte les artères encombrées, ce sont presque des vies de village. Des rues sablées, des enfants qui jouent, des mamans installées sur leur mini banc avec leur bébé qui regardent leur quartier, des boutiques où s'agglutinent surtout les petits et beaucoup de bonnes, des garçons qui se testent à la lutte ou au foot, et taquinent les filles restées devant les maisons.

Sous les bougainvilliers, les jujubiers, les acacias, les palmiers, les cocotiers. Des maisons, où s'adossent les petites tables des vendeuses de légumes, de beignets, de fatayas; dont le rez de chaussée a parfois été transformé... en réparation informatique, en cybercafé, en atelier de couture, salon et cosmétique, en petits restos... Au bord de la rue, des dibiteries (qui vendent du mouton grillé cuit au feu de bois), des boucheries, un vendeur de produits locaux, des échoppes vertes en métal où l'on se fait préparer un sandwich à la viande, aux œufs, au thon.

Il y a une dizaine d'années, le quartier où je vis aujourd'hui, les Maristes se construisaient, il n'y avait personne dans les rues, pas de boutiques, pas d'enfants, ni d'école, des maisons qui me semblaient bien vides. Aujourd'hui, les arbres ont poussé et le quartier est animé.

 

Quand on descend des bus, on peut aussi entrer dans un centre commercial, comme le Radisson, comme un monde-ville commercial, il s'est étendu jusqu'ici, j'ai le même à la maison... Hugo Boss, Benetton, Etam, les bleus et Smalto...ils sont tous là.

Je l'ai traversé de nuit, étrange balade nocturne face à des vitrines à peine éclairées, aucun prix –ostentatoires – d'affichés - ils n'ont pas le culot - les escalators en pause, un gardien qui somnole, l'autre absorbé par un écran télé géant. De l'autre côté, un little buddah bar, une déco copie conforme de ses frères asiatico-occidentaux, un zen lounge aux mélodies africaines.

Je suis bien à Dakar.

Aujourd'hui, Dakar fut spectacle, vie, survie, énergie, elle m'aura encore une fois surprise et nourrit, donné envie. Et il n'y a pas qu'à moi qu'elle fait cela.

22 août 2014

Caen-Dakar

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Derniers jours caennais tout en contraste, en speed, en flou. Comme à lecture d'un bon livre, ce moment où on termine un tome : on a aimé ce que l'on vient de lire, on ralentit la lecture pour ne pas qu'elle se termine, on attend la sortie du prochain tome avec impatience, on espère retrouver ce que l'on a aimé dans le dernier, et être surpris par le prochain.

J'étais triste de quitter ceux que j'aime, j'aurai voulu les voir encore, je les emmène comme des bonnes étoiles. Quelques larmes et petites angoisses, stressée par le temps qui file et la liste de choses à faire dont on voudrait tout barrer en une journée, excitée et en suspens sur ce qui nous attend. J'ai laissé la maison si agréable où nous vivions depuis quelques années, pour vivre autre chose. Je pars avec des moments inoubliables dans les yeux, la tête, le cœur : des fêtes avec mes amis, tous les mots et les encouragements que l'on m'a offerts, des instants comme des rêves sur les sentiers des criques bretonnes et des bords de l'Orne, et de quotidien partagé... que je retrouverai après. Prête pour écrire un nouveau tome de notre histoire, quelle qu'en soit la durée, la tournure.

Caen-Paris. Nous avons filé en taxi navette sur l'autoroute, sous une pluie fine et grise, bordée de talus identiques et d'enfilades de hangars blancs gris, chacun avec son logo en couleur, toutes ces marques bien identifiées par notre cerveau qui les associe instantanément aux pubs et vitrines connues, de Caen, Paris, St Lô, Marseille, Rome, Flins, Berlin, Amsterdam ou Malaga. Partout, un monde uniforme. De cela, je vais faire un break. Les prochains panneaux publicitaires seront engloutis dans un autre univers, à part Orange et les sigles des banques, ils seront autres, et vus autrement. Mais même en Afrique, connectée au net comme je le serai, les multinationales tenteront encore de draguer mes pensées et d'attacher mon identité à mes capacités de dépensière.

En route pour Dakar, j'échafaude mes plans, pense à mes projets, « priorise », somnole et rêve.

Le vol Royal Air Maroc sent déjà bon les terres du Sud, raï à tue tête dès la montée dans l'avion, poulet façon tajine et escale à Casa. Adja voudrait visiter, elle s'exclame devant les palmiers de l'aéroport et la chaleur à 19h. Un jour sûrement, nous viendrons en vacances au Maroc.Je discute en wolof, français et avec les mains, avec une jeune libanaise, son joli bébé collé à son ventre, je devine qu'elle est commerçante à Dakar. Je prends quelques photos des aéroports, ces espaces hors sols internationaux impersonnels où se croise tant de personnes, d'histoires.

Aujourd'hui, les douaniers ont eu envie de me parler. A Paris, le brigadier-chef me raconte son voyage en bateau à 10 ans, le long des côtes africaines du temps des colonies en 58, ses récents voyages en Russie, en Pologne. Sa nostalgie ne me touche pas, mais je ne vais pas polémiquer maintenant... A Dakar, celui qui se charge des visas, blague et rit, il me questionne sur ma vie, en wolof, intrigué mais satisfait par ma venue au Sénégal et mon séjour dans mon ex belle-famille, et ma fille qui doit apprendre à parler wolof, elle aussi.

Par miracle, nous récupérons rapidement nos 4 valises. Il est presque 1h du matin. Direction la maison avec un des cousins d'Adja, en 4x4, sur les voies rapides de Dakar by night. Les petites lumières des boutiques, des quelques lampadaires et les faibles phares des taxis défilent.  Mame, la grand mère, est là pour nous accueillir. Adja est épuisée, nous nous endormons bercées par les palmes du petit ventilateur.

Nous retrouvons la famille au réveil, chacun vaquant à ses occupations, préparation des petits déjeuners, sur le départ pour leurs boutiques au marché. Les petits se lèvent un à un, encore endormis, ils s'allongent sur les canapés de la pièce de vie centrale : l'entrée. Au menu du Ndéki, le petit-déjeuner, des sandwiches avec une préparation au thon, tomates, oignons, bien pimentée (qu'Adja adore déjà,) ou du pain beurré ou à la pâte à tartiner sénégalaise au chocolat et arachides. D'autres se rassasient de lait caillé chaud et sucré avec du mil.

Pour le déjeuner, « ci Aigne bi », le premier Thiep bou djen bou wer, le 1er, le meilleur après 3 mois d'abstinence, celui ci est à base de riz blanc (bou wer) avec des poissons et des légumes, accompagné d'une pâte pimentée et d'une sauce aux feuilles de bissap vert.

A l'heure de la sieste, les bruits de la maison familiale dakaroise m'envahissent. Les couinements de la pompe à eau, les enfants qui rient, crient et se chamaillent, en wolof, les voix des femmes de la maison, les bruits de leur travail, celui sourd du pilon, celui du fer à repasser que l'on referme après y avoir déposé des braises, les bassines en plastique que l'on pose, les couverts qui tintent, l'appel du muezzin, puis un fond de mbalax au loin, le mouton sur le toit terrasse qui bêle (les enfants l'ont baptisé « Bêleur 2000 » car on l'entend même la nuit), les portes qui claquent, la sonnette de la maison à chaque passage de vendeurs de balais ou de poissons.

Aujourd'hui, Adja et ses cousins et cousines, jouent sur la terrasse, fabriquent des bracelets, dessinent, font de la couture et achèvent la journée par des tranches de mangue en dessert. Demain nous irons nous baigner, et profiteront des derniers jours de vacances au Sénégal.

Il fait chaud et humide, nos corps se perlent constamment. Il n'a presque pas plu, en ce 21 août ; ici, on attend la pluie, pour laver la ville, pour la nature, pour les nappes phréatiques, au risque d'inonder... Il y a toujours aussi peu d'eau dans les robinets, et en début de soirée, une coupure d'électricité, juste une heure.

Je laisse s'écouler cette journée, au son des enfants, dans la chaleur moite. Du balcon, je regarde les enfants jouer au foot. Je vais à la boutique avec une des petites de la maison ; je suis sur mon ordi, je retrouve mon quotidien d'ici, avant de mettre en action mes projets, j'atterris.

14 août 2014

Deux allers simples pour Dakar, pour quelques mois, pour une année, pour plus ou moins...

Pourquoi ? Pour vivre mère et fille cette expérience sur les terres africaines que nous aimons déjà tant. Nous la vivrons ensemble et chacune nous l'écrirons. Nous la partagerons avec les gens d'ici et de là bas. Nous posterons textes, photos et vidéos ; nous transmettrons sur ce réseau virtuel nos impressions bien réelles. Pour que ce blog ait plus de sens, et pour ceux qui me connaissent peu, je vais lui donner vie en vous racontant brièvement pourquoi nous partons et comment ce projet est né. Déjà étudiante, loin de moi, l'idée de me prétendre sociologue et scientifique. Rappeler la place du rédacteur et sa subjectivité, son histoire étaient essentielles, et aujourd'hui encore. J'aime les « histoires de vie » ; en ethno, je m'en suis servie, alors aujourd'hui, je livre un peu de la mienne, au moins la part qui me lie à ce pays.

Comme une évidence et comme un défi, une prise de risque et la réalisation d'un rêve, j'ai décidé en mai dernier de quitter mon travail d'animatrice à la Boussole, et que nous irions nous installer toutes les deux à Dakar à la rentrée.

Pour mettre en œuvre des projets, au moins les tenter, ne plus les reporter, et surtout ne pas me réveiller un jour avec des regrets.

Pour que ma fille métissée découvre ses autres racines : que le Sénégal ne se résume pas à 3 semaines de vacances tous les 3 ans, et qu'elle éprouve ce qu'elle aime ou non de la vie là bas, qu'elle connaisse ceux qui l'aiment à Dakar, et qu'elle comprenne petit à petit cette culture, cette langue, le wolof ). Pour qu'elle puisse répondre librement quand on lui demandera, d'où viens-tu ? Quelles sont les cultures qui t'animent et font ce que tu es ?

Je suis moi-même imprégnée de ces cultures africaines et sénégalaises, je vais aller les vivre encore un peu.

Gamine, je rêvais de Diane Fossey dans « Gorilles dans la brume »; les ambiances et odeurs du Maroc à 7 ans m'ont marqué à jamais ; au lycée je me voyais bosser comme « humanitaire », idéalisation d'une réponse à l'urgence, et je voyageais en fréquentant ceux qui viennent d'ailleurs. J'ai eu envie de comprendre d'autres manières de vivre, le particulier – l'universel ; j'ai suivi des études de socio et d'ethno à Caen et Bordeaux. Des années à écouter des profs passionnants, analysant des contes mythologiques des Mandingues, aux règles de parenté des Indiens d'Amazonie, d'occupation de l'espace et du symbolisme des Kabyles ou des aborigènes d'Australie, aux échanges rituels des Argonautes du Pacifique...

En 98, j'ai passé quelques mois au Vénézuela, je m'y suis enrichie et endurcie en me confrontant à la réalité des « terrains » ethnographiques. En 2001, j'ai enfoui mes pieds pour la première fois dans les rues sablées de Dakar. Je projetais d'écrire mon mémoire sur les textes des groupes de reggae et de rap, entre poésie, culture hip-hop et griot. Cette année fût excitante, mais terrible aussi, quelques jours après le 11 septembre, en Mauritanie, ma vision de la vie bascula, la vie de celui que j'aimais se répandit dans l'océan.

Mon sujet de DEA fût finalement la Mauritanie, aujourd'hui encore très liée à cette famille Peul du Fouta. Je terminais ma 5ème année de fac et décidais de partir, comme prévu, m'installer à Dakar. J'y ai alors vécu plus de 2 ans, je m'y suis mariée, j'ai été adoptée par une grande famille de commerçants, maman moi aussi, d'une petite de cette lignée. Il y a 10 ans, nous venions nous installer à Caen. En 2005, Adja Jeanne Sangoulé est née. Son père et moi avons divorcé quelques années plus tard.

J'avais toujours imaginé que mon enfant connaîtrait ce pays et y vivrait un temps donné. Voilà. Nous y sommes : en pleine préparation de ce départ pour Dakar avec ma fille de 9 ans. Remplissant nos valises. Empilant les cartons, nous débarrassant de tout le superflu : au fond de presque tout, mais nous n'y arrivons pas, confrontées à nos surconsommations, remplissant encore un peu nos décharges invisibles, aidant notre conscience en triant, donnant, vidant enfin le « au cas où », stockant l'utile, et gardant religieusement les livres, les dessins, les petits objets, les reliques du passé.

Je ne peux omettre deux raisons qui ont influencé ma décision de partir. Même si mon travail à la Boussole m'a beaucoup appris et nourri, le manque de perspectives me poussait à désirer autre chose, et rapidement ! C'est donc sans regret que j'ai demandé une disponibilité. Et puis, il y a 3 mois je n'avais pas rencontré celui qui me donnerait envie de rester, aujourd'hui oui, de revenir...

Alors pourquoi aller vivre en Afrique avec ma fille, y monter des projets ?

Cela intrigue, surprend, questionne, fait rêver ou peur, plus rarement indiffère.

Parce que le Sénégal vibre, parce qu'il est vie, couleur, rêve, force, mouvement, danse, musique, plages, océan, concret, rêche, suave, pimenté, mystique, mouvant, urbain, brousse, rires d'enfants et regards intrigants des anciens...

Hormis toutes ces raisons poétique, culturelle, d'histoire perso, mélo, psycho-émotionnelle... il y en a d'autres, des pourquoi, des raisons, des inconnues...

Parce que oui, ce n'est pas sans risque, mais non ce n'est pas si risqué...

Ce n'est pas non plus digne de ceux qui ont traversé les océans en 3 mats, de René Caillé et son périple jusqu'à Tombouctou, ou du tour du monde de l'aventurière Ida Pfeiffer.

Pourquoi faire le trajet inverse de nombre de ceux que j'ai accueilli dans ce centre pour SDF où je travaillais. Cela les surprend, les ravit qu'une française aille ォ vivre au pays . Ils savent aussi, ceux qui viennent d'Érythrée, du Soudan, de Somalie, du Congo, du Nigéria, qu'au Sénégal, il y a la paix.

Car, non, nous ne partons pas en mission humanitaire dans un pays en guerre, pas de rapts, de kalach, de tueries, de civils bombardés comme à Gaza, car pas d'or, de pétrole, de diamant, de coltan pour nos téléphones, de multinationales surpuissantes. Et le Sénégal est assez au Sud pour ne pas être sur les couloirs des trafics d'armes ou de drogues du Sahara. Il met à l'honneur son accueil ancestral : la « Téranga », la paix, l'entente inter-religieuse, entre les confréries musulmanes, avec les catholiques. Il n'y a que la Casamance pour éveiller des inquiétudes de temps à autres.

Partir mais, à la différence de tous ces migrants africains, on peut rentrer les mains vides, quoi qu'il arrive, on aura réussi, on se sera accomplies.

Nous ne partons pas non plus vivre dans une case en brousse, sans eau ni électricité, où la famine menace ; peut-être nous y passerons quelques jours, dans des villages sans hommes, où l'on mange au mieux du mil et du lait caillé deux fois par jour.

Oui, Adja ira à l'école française, car oui, elle devra pouvoir réintégrer le système scolaire élitiste français, et oui elle mangera à sa faim, elle sera choyée par sa famille, sa grand-mère s'inquiètera de son sommeil et de sa santé, elle vivra dans une fratrie de cousins, au rythme de l'école et des fêtes, des jeux, de la plage. Et d'ici quelques mois, je devrai bien payer la sécu des expat, au cas où... car moi aussi, je suis conditionnée.

Oui, pourquoi ? Pourquoi quitter le calme et la sécurité de notre république si égalitaire et fraternelle, les forêts enchantées de Normandie, les centaines de yaourts dans les rayons des supermarchés, les routes lisses et silencieuses, les criques paradisiaques de Bretagne, les assurances et le risque 0, les prêts, les taux, les ruelles du moyen-âge, la lumière à toutes heures et partout, les promos et les prospectus envahisseurs de nos boîtes aux lettres, le désert d'enfants, les mémés qui ont perdu leur sourire, les râleurs nés, les cinémas, les apéros, les saisons citadines des parterres floraux et surtout le papillon du château, les rues vides et les plaintes des voisins, les écrans, la grippe et les gastros, la pluie, le gris, le propre, l'aseptisé, les œuvres d'art sur les ronds points, les bibliothèques et les musées, le jour des éboueurs bien à l'heure, les montagnes de jouets en plastique, la peur de certains d'être abordés, la sécu et le SAMU, l'écoulement ininterrompue de l'eau potable, les machines à tout faire... l'amour, la famille, les ami(e)s...

Pourquoi ? Aller chercher la chaleur, les rues animées, les couleurs, les jeux des enfants, les joueurs de foot aux pieds nus. Pourquoi aller se confronter à la pauvreté, aux mains tendues et aux yeux tristes des personnes handicapées sans fauteuil, des albinos, des mamans, des gamins des rues ? Avoir honte, se blinder, se détourner, empathie, désolée, impuissante, au moins leur parler, donner un peu.

Aller y chercher un travail alors qu'il y en a si peu là bas aussi, aller monter des projets pas si faciles ni rentables.

Pourquoi tenter de se fondre dans un pays, alors que celui où je suis né, l'a colonisé – et le colonise – encore? Un pays où, en tant que « blanc – toubs - toubab », nous incarnons malgré nous, une culture que parfois nous fuyons, où nous portons les relations internationales de domination, la dualité entre riches - pauvres, avec ou sans papiers, avec ou sans la liberté de se déplacer ? Où nous sommes le véhicule des images médiatisées d'un occident de centres commerciaux et séries télés ? Tenter de dépasser tout cela et juste s'intégrer, travailler, découvrir, rencontrer.

Aller manger à 10 dans le grand bol, danser, vivre dans une maison familiale où merci on oublie parfois ma pigmentation, aller à la plage toute l'année, les rires, les sourires, discuter les prix, les couchers de soleil sous les baobabs, la mode et les couturiers, les marchés.

Aller au risque de choper le palu, la fièvre jaune, et aujourd'hui ébola aux frontières. Aller au cœur des inondations, de la pollution.

Aller s'empêtrer dans la corruption, une langue et des relations que l'on ne maitrise pas, se frotter aux conducteurs sans peur. Aller lutter pour la nature, la culture, contre le plastique, pour l'art et la musique, aller créer en Afrique.

Juste parce qu'en moi, l'envie est forte de faire là bas. Sans prétention, je vais tenter de mener quelques projets malgré toutes les futures difficultés, vivre tout ça avec Adja. Je vais aller rejoindre, partager et travailler avec ces africaines, ces africains, ces européens immigrés, avec ceux qui viendront, pour quelques temps, mi étrangère – française - toubs- sénégauloise comme on dit là bas, sénégalaise de coeur.



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12 août 2014

1er texte d'Adja : avantages et inconvénients de partir vivre au Sénégal

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AVANTAGES

 

Je pourrai revoir

mes tantes et mes tontons

mes cousins et cousines,

et ma grand-mère.

Et ce qu'il y aura à manger, 

comme: le Tiep bou djen (c'est du riz au poisson et aux légumes et à la sauce tomate),

le bouye (c'est le fruit du baobab, c'est de la poudre blanche).

La chaleur,

la mer.

La couture:

je vais dessiner et me faire coudre des habits, car je veux devenir styliste.

 

 

INCONVÉNIENTS

Je ne verrai plus mes copains et copines,

ma grand-mère(maternelle)

les copains et copines de ma mère et leurs enfants.

Ma maison,

mon trampoline,

ma chambre.

 

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Un an à Dakar
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